« Seuls les enfants savent aimer » : Témoignage de Peter Russell

Le 23 January 2018

Je reçois des messages magnifiques qui font tellement de bien depuis la sortie du livre…
Voici un témoignage bouleversant de Peter Russell. Merci. Merci…
Je vous embrasse fort.
Cali

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La mort est une drôle de maladie. Surtout pour un môme de six ans dont l’existence bascule par un triste jour de janvier. La maman du petit Bruno est « décédée ». Quel mot bizarre pour dire qu’elle est morte, partie à tout jamais. Un univers s’écroule, un autre se construit sur un « fagot de chagrin ». Le vide sidéral s’installe dans un décor inchangé où rien ne sera plus comme avant. L’insouciance a disparu et le manque est terrifiant : « Jusqu’à quand maman vas-tu mourir ? ».
Ce dialogue avec sa mère, Cali l’installe tout au long de son premier roman « Seuls les enfants savent aimer ». Il parle à la disparue, l’évoque, la cajole de mots doux, l’interroge et cherche une réponse entre chaque phrase, chaque chapitre. Il s’inquiète pour ce père qu’il voit s’étioler jour après jour : « Papa il est perdu. Papa il a perdu. Maintenant que tu n’es plus là, il ne va pas mourir tout de suite mais il va mourir jusqu’au bout ». Cette idée de mort toute puissante le taraude, l’empêche de respirer, lui vole des parcelles d’existence. D’une écriture maîtrisée, claire, ramassée, Cali décrit sans pathos les neuf premiers mois de l’absence, neuf mois qui n’en finissent pas de le modeler. Il brosse avec précision et bienveillance l’atmosphère d’un village soudé autour de la douleur d’une famille, une communauté dont chaque habitant redoute le pire, un pire toujours à venir. « Au suivant » dirait Brel.
Mais Bruno a six ans, bientôt sept : sa part d’enfance abimée ne peut totalement résister aux copains, à l’ami, à l’amour. La tristesse si palpable se dissimule un moment derrière l’humour et l’auteur nous entraine sur les chemins picaresques d’une fête de village, d’un improbable triangle amoureux où l’amitié de nos Jules et Jim catalans prendrait le pas sur leur Catherine-Carol. Il nous embarque avec brio dans une colo inénarrable que ne renierait sûrement pas l’autre Truffaut, celui de « L’argent de poche ». Bruno découvre ainsi les vertus cathartiques de l’amour, de l’amitié et de la rébellion. Il prend la défense des opprimés et se révolte contre un grand « Tout » dont il sait déjà qu’il n’est que le grand « Rien ». Un petit garçon renaît un peu au monde sans oublier ce mois de janvier funeste.
Inutile de préciser que toute l’œuvre musicale de Cali est empreinte de ce malheur fondateur. Le roman éclaire nombre de chansons d’un jour nouveau, souligne l’évidente mélancolie de leur auteur et sa quête perpétuelle de la moindre étincelle de vie. Nous savions que derrière l’artiste, il y avait un homme désireux de croquer le bonheur à pleines dents, un père aimant ; que derrière cet homme, ce père, se cachait un enfant peu soucieux de vieillir et surtout pas de mourir. Désormais, on sait qu’aux côtés de l’artiste, de l’homme, du père ou de l’enfant, il y un a un écrivain capable de transformer une histoire intime en réalité littéraire, un auteur qui sait qu’il y a une fin en toute chose mais qui reste persuadé qu’une bonne chanson ou un bon livre repousseront les ténèbres un tout petit peu plus loin. « Ta voix est la bonté même quand elle me raconte qu’on ne va pas mourir. Jamais.»
Peter Russell